Interview de Jean-Philippe Desilles

- Médecin neurologue (Fondation Rotschild), maître de conférences (Université Paris Cité) -

De l’importance du travail des mains dans la pédagogie Steiner-Waldorf

« Je suis neurologue mais interventionnel, et ça veut dire que je fais des interventions et donc des opérations.  Mon principal outil ce sont mes mains et c’est ça aussi qui imprègne toute l’éducation, c’est d’appréhender, on modèle de la terre depuis le plus jeune âge puis après les différents matériaux, donc on nous demande et on nous apprend à utiliser nos mains autant que notre tête. 

C’est probablement ça qui m’a intéressé dans la neurologie interventionnelle : avoir quelque-chose de très intellectuel, de très poussé dans le domaine de réflexion sur la physiopathologie, sur le mécanisme des maladies, mais également avoir un métier qui tous les jours me fassent utiliser mes mains, qui puisse donc avoir un caractère assez ludique. »

Autre atout majeur : l’apprentissage de la… curiosité !

« On nous a appris pendant ces douze années à être curieux, à aller chercher des informations à la fois dans la nature et dans les expériences, dans les différentes matières qui ont été abordées tout au long de ces douze années.

Cette curiosité elle m’a apporté, elle a eu un impact majeur dans le métier que je fais, donc maintenant d’essayer de sortir des terrains battus, d’essayer de dessiner des nouvelles voies et donc pour moi de faire des recherches dans la médecine et dans la santé. »

L’approche scientifique par l’expérience vécue

« J’ai en mémoire une expérience qu’on a faite en 3ème ou 4ème, où on a appris ce qu’était en physique un effet de levier, peut-être que c’était au collège quand même, où on a vraiment vu par nous-mêmes la force que pouvait permettre l’utilisation que pouvait permettre l’effet de levier.

Je passe ma journée effectivement à manipuler des outils, pour pouvoir faire des interventions dans le cerveau des gens, et donc on doit pouvoir exercer des pressions, des forces, et tenir compte des différents vecteurs que l’on implique et que l’on applique à des outils pour pouvoir avoir des gestes qui soient millimétrés et très ajustés à notre environnement qui est fragile. »

Et la pédagogie inspire la suite professionnelle

« J’appréhende mes cours aux étudiants en commençant souvent par des exemples, en essayant de les toucher par des choses très concrètes, avant de rentrer dans la théorie et les nombreux principes scientifiques qui doivent après nous guider et nous aider à pouvoir avancer dans les différents sujets. »

De l’importance du lien social (pensez-vous avoir grandi dans une secte ?!)

« On sentait qu’on était plutôt dans une famille et qu’on devait s’aider les uns les autres, et qu’on était dans une équipe, et c’est peut-être également ça qui m’imprègne et continue à m’imprégner, dans mon équipe de recherche, dans mon équipe d’enseignement, dans mon équipe de cliniciens aux soins des patients : c’est que ce qui prévaut, c’est l’équipe, c’est la force d’une équipe, c’est pas l’individu, on doit se mettre au service de tous pour aller plus loin.  Donc de ne pas être individualiste c’est ça qui reste, et certainement pas une sensation d’avoir grandi dans une secte. »

Vous a-t-il été difficile d’entrer en 1ère année de médecine sortant d’une école Steiner-Waldorf ?

« Oh, je pense que le choc entre le lycée et la première année de médecine il est terrible.  Il est terrible pour tous, on travaille en ce moment au sein de l’université pour qu’il le soit de moins en moins et qu’on ait un premier cycle des études de médecine qui soit plus progressif et plus adapté à ce qu’on demande maintenant aux soignants. 

Mais il a été assez violent, mais j’étais tellement certain que c’était ça mon avenir et qu’il fallait que je mette tout pour pouvoir y parvenir.  J’ai réussi comme beaucoup d’autres à pouvoir y arriver. »

Quel souvenir gardez-vous de votre chef-d’œuvre ?

« Finalement au lycée j’avais deux choix dans ma vie professionnelle, c’était soit l’architecture soit la médecine.  Et donc très rapidement, je me suis dit que finalement j’avais cette vocation de devenir médecin, je voulais faire quelque chose avec l’architecture avant de me lancer dans la médecine : j’ai fait un chef-d’œuvre sur la conception et la réalisation de plans d’une maison écologique, passive, et que j’ai imaginée dans l’environnement, sur une colline proche de chez mes parents. 

Donc j’ai encore ces plans, que j’ai faits avec l’aide d’un architecte, et je me trouve vingt ans, trente ans après, finalement assez à l’aise avec ce que j’ai fait, puisque ce sont des choses qui maintenant existent de façon très fréquente. »

Qu’est-ce qui a motivé vos parents à vous inscrire dans une école Steiner-Waldorf ?

« Mes deux parents sont anthroposophes au sens plutôt de l’agriculture, ils sont paysans tous les deux, ils ont connu l’anthroposophie par l’agriculture, par la biodynamie.  C’est donc par cela qu’ils se sont intéressés, et donc nous ont entraînés ou ont tenu à ce que nous ayons, nous tous leurs enfants, l’éducation au sein de cette école.

Je ne peux que les remercier de m’avoir offert finalement cette possibilité, qui est relativement rare en France, de pouvoir bénéficier de cette éducation.»